Notre-Dame reconstruite « plus belle » en show-case de l’art officiel contemporain
Introduction
Comme beaucoup de français l'auteur était devant son poste de télévision en attendant l'allocution historique du président Macron qui devait en principe cloturer la période gilet jaune suite à de nombreuses consultations, elle devait être la conclusion de la période de consultations . Cette allocution a été reportée en raison de l'incendie mais l'auteur a pu voir en direct la fléche de Notre Dame s'écrouler , sans être croyant ni même avoir lu le livre du même nom de Victor Hugo il en a conçu, comme beaucoup, une profonde émotion et sidération exprimées dans le petit texte qui suit . Entre d'autres termes l'enracinement et l'attachement peuvent prendre des détours insoupçonnés pour se manifester . Un complotiste dirait que tout s'est passé comme si cet événement arrivait à point nommé pour sidérer la population et calmer le jeu . A propos de la flêche voici un petit texte qui se veut poétique et qui exprime bien le sentiment de l'auteur :
« Notre dame cette flèche qui brûle, digne et silencieuse, puis qui tombe d'un coup, c'est quasiment une femme que j'ai vu, elle est parti avec mes souvenirs, drôles de souvenirs, ceux de livres écrits il y a bien longtemps et que n'ai pourtant pas lus, d'autres enfouis, souvenirs de jeunesses, sur lesquels je comptais bien revenir un jour, d'autres enfin immémoriaux, en quelque sorte "Cosa Nostra" dont je ne saurais rien. »
La question de la restauration fut une autre épreuve , fort heureusement après avoir promis une reconstruction en " plus belle " et envisagé " un geste contemporrain", le président Macron a opté pour la restauration à l'identique en particulier concernant la fleche . Restauration à l'identique est un pléonasme et est conforme aux dispositions de la charte de Venise . Cette charte impose en particulier « que l’on restaure les monuments historiques dans le dernier état connu ». La question fit débat cependant , c'est de la posibilité même de ce débat que traite, dans une perspective historique, le texte qui suit :
1964 est la date de la réédition de la cuvette de Duchamp ( " inventée " en 1917 ) , puis 1986 celle de son entrée au musée Beaubourg . la France a subi 55 ans de « ready-made washing » et « d'effet d'exposition » à ladite cuvette. Ainsi la restauration de Notre Dame, par définition à l'identique, n'est plus une évidence. C'est notre drame, la France est devenue le pays dont l'icône officielle est une cuvette. Comment en est-on arrivé là ?
Le présent texte est une tentative d'explication dans une forme non cartésienne adaptée au sujet : la pensée analogique .
Pour ce sujet une forme semi poétique est adaptée car elle abolit un peu la frontière entre sujet et objet.
Elle est légitime en ce sens que le symbolique est autant hors de nous en tant qu'objet, qu'en nous sujet profondément impacté, voire fabriqué, par lui .
En termes Husserlien l'objet perçu et le vécu de conscience ne sont pas séparables quand il s'agit d'un phénomène d'ordre symbolique . Il se produit,dans ce cas, une relative abolition de la dualité sujet objet.
Une sorte de peinture ou de portrait est requise pour un tel sujet. Autrement dit, cela transposé sur le plan littéraire, une écriture poétique impressionniste est adéquate en dernière analyse quand on traite du symbolique .
On ne vient pas à bout de ces sujets dans un format académique, que l'on peut qualifier de cartésien, qui se veut parfaitement objectivant .
"Ut pictura poesis" expression latine tirée d'un vers de l'Art poétique d'Horace signifiant litteralement "comme la peinture, la poésie " ou "la poésie ressemble à la peinture" .
Retour préalable sur un autre monument national , la cuvette de marcel Duchamp .
Le pouvoir, à toute époque, ne promeut pas sans intention une forme d'art. L'art d'Etat n'est pas neutre. L'urinoir de Marcel Duchamp est mis en avant à Beaubourg, au centre Pompidou. Il s'agit bien d'une mise en avant. Si on regarde attentivement l'histoire, chaque époque choisit les référents qui l'arrange dans la multitude des talents : Freud plutôt que Yung ; Sartre plutôt que Aron par exemple dans les insouciantes trente glorieuses. On peut dire sur le plan psychosocial que la pensée est congruente à la situation. Il y a une correspondance intime entre les auteurs prisés et l'époque. La " trahison des clercs " concernant l'art depuis les années 60 est bien exprimée par Flaubert dans Madame Bovary " L'apothicaire avait toujours des expressions congruentes à toutes les circonstances imaginables " .
Autrefois, l'art était certes au service des princes et de l'Eglise, mais il procurait aussi une éducation du gout et un bel environnement, on pense notamment aux cathédrales.
L'officialisation muséale d'un urinoir, dénote d'un art que Orwell n'aurait pas renié pour 1984. Celle-ci est congruente avec l'économie de marché agressive actuelle. On fait le goût du public par la répétition et l’exposition prolongée, c’est bien connu dans le commerce, il s'agit de former non des citoyens, mais des consommateurs.
Aussi avec la « fontaine » de Duchamp en bonne place au musée, le produit manufacturé, le design et, par extension, la publicité, prennent symboliquement toute la place de l'art. Le ready-made qui occupe tout le territoire du hand-made et en effet, tout se passe comme si la marque était devenue le seul vecteur d'identité et d'identification sociale. Cela d’autant plus que dans le même temps, l’art abstrait ou conceptuel, n'est pas à même par nature de fournir ces même codes communs d'identité et d'identification sociale, codes qu’au fonds toute société requiert, quitte à s'y opposer comportementalement pour certains (culture et contre-culture). Prendre conscience de l'art officiel de son temps c'est aussi prendre conscience de soi, c’est introspectif.
Comment un art qui est une absence d’art peut-il jouer un rôle d’art officiel ?
Pour une critique d’une absence on doit considérer la société comme un organisme qui a sa propre dynamique. De fait une société fonctionnant à l’instar d’un organisme existe dans la nature, citons la ruche. La situation humaine se rapprochant le plus du principe de la ruche est celle d'un orchestre en action. C’est une situation idéale d’harmonie entre dirigeant et dirigé. La question dans cette perspective est à quoi sert un art officiel dans le corps social ?
Le non art officiel s'impose en tant que référence commune.
Le non art officiel s'impose en tant que référence commune, il prend toute la place de l'art, celui-ci est devenu socialement invisible et affaire purement individuel, place qui doit rester en friche. L'art est ostracisé et privé de toute reconnaissance officielle. La visibilité sociale lui est interdite, il s’en suit l’absence de cote, soit d’un petit marché pour l’artiste et donc la mort sociale. Ainsi le non art officiel agit par défaut, ne reste alors que le design qui est esthétisé et se pare de l'aura de l'art, design soutenu par l'intense glose autour du ready made dit cuvette de Duchamp relancée en 1965 et par l'importance médiatique du pop art. Ce qui en termes de marketing s’analyse comme un biais cognitif dit « effet d’exposition ». Symboliquement le " ready made "prend la place du " hand made " , la marchandise et la mode se parent ainsi de l'aura de l'art. Quand toute idée de transcendence quitte la création artistique, toutes les instrumentalisations de l'art sont possibles. L' " art " a aussi besoin de justifier son utilité.La notion de gratutité lui devient interdite alors que c'est son essence .
L'effet d'exposition , en l'espece à la cuvette ' ready made " autrement dit à un objet industriel muséifié,est un type de biais cognitif qui se caractérise par une augmentation de la probabilité d'avoir un sentiment positif envers quelqu'un ou quelque chose par la simple exposition répétée à cette personne ou cet objet. En d'autres termes plus on est exposé à un stimulus (personne, produit de consommation, lieu, discours) et plus il est probable qu'on l'aime.Il en est ainsi également pour le vocable " art contemporain " répété à l'infini avec tout ce qu'il évoque de positif , d'un art autoproclamé digne d'être retenu par l'histoire. La simple répétition d'un mot, bien orchestrée dans divers contextes officiels, a suffit au seul " art conceptuel "("art conceptuel" est une définition antinomique de l'art qui est au contraire la vie incarnée dans la matière ) pour occuper le champ de l'art dont il a pris la place. Il s'agit là typiquement, en dernière analyse, de guerre commerciale , de conquéte de marché d'un genre nouveau et subtil.
Ainsi un contexte social réduit canalise le besoin de beau vers la mode et le design. Le soft power du commerce s’intéresse aux territoires psychologiques et imaginaires avec autant d'intensité que le hard power militaire s'occupe des territoires géographiques.
Quand le non art devient l'art, quand les totems des uns deviennent les tabous des autres, la parole s'éteint, comme le démontre magnifiquement Yasmina Reza dans sa pièce ART, en effet il ne s'agit plus alors d'une confrontation des opinions à partir d'une réalité commune mais de la confrontation de psychologies de gens qui vivent dans des mondes parallèles. La société se fracture, perd son unité organique, et se recompose en sous-groupes sectaires parfois radicalisés. La profanation comble la place devenue vacante de l’échange.
Au cœur du marketing une pratique, « l'effet d'exposition » et un principe : « l'envie crée le besoin ».
L’angle abordé dans ce texte est principalement celui du marketing appliqué et non théorique. Ce n’est pas une science exacte. Le marketing a recours à la pensée analogique ou symbolique ou encore à l’association d’idée et d’image. Le principe en est que tout mouvement d’opinions ou de valeurs se double de création de nouveaux désirs et donc de nouveaux flux d’argent. Le désir est au fond production d’énergie corporelle qui va se décharger et se cristalliser en un acte de consommation, cela d’autant plus que le contexte aura été appauvri en possibilités d’actions. Le désir est au fond un acte en train de s'accomplir dans un temps long ou court. On comprend mieux si on remplace le mot désir par celui d’excitation. Les américains disent d’un produit qu’il est sexy ou pas. Un autre circuit est que toute dépression ou frustration donne lieu à ce que les psychologues appellent compensation. Un publicitaire me confiait « la publicité a pour but d’organiser et gérer la frustration ». Le résultat sera aussi un acte de consommation le plus souvent.
Un produit peut être « glamourisé », esthétisé, soit rendu désirable, mais peut être aussi une idée de soi, un égo, une conception, un code comportemental. Le marché roi s’occupe de tous les besoins essentiels anthropologiques qu’il tend à privatiser. A cet égard un exemple emblématique de « washing », soit de rapport entre le symbolique, une situation réelle qui devait en effet évoluer, et un flux d’argent, est entièrement dit et contenu avec l’exemple incontournable des « torches de la liberté » ainsi qu’a qualifié les cigarettes E Bernay. Aussi dans les théâtres et les lieux publics des gens se levaient pour dire « au nom de quoi on interdirait les femmes de fumer dans les lieux publics ? » ce qui était le cas. C’est parfaitement légitime d’un côté, d’un côté seulement. La cigarette est devenue le symbole de l’émancipation des femmes qui se sont mises à manifester en fumant comme les hommes. Il aurait mieux valu qu’elles en choisissent un autre. Ces personnes « biens intentionnées » étaient évidemment subventionnées par le cigarettier employeur de E Bernay.
Quand le populisme rejoint l’élitisme.
Ce qu’on reproche le plus à un art officiel au fond c’est de nous formater, c'est cela qui le caractérise en dernière analyse. C’est tellement vexant que le reproche est quasi inconscient. De fait il se donne tellement de mal qu’il finit par y parvenir à l’usure. A cet égard une conversation réelle et archétypale en même temps, à propos du monochrome bleu de Klein, est rapportée en partie ci-dessous :
« Tu trouves que c'est de l'art, pour moi non »
Suit le fameux : « Mon fils pourrait en faire autant »
Puis, après quelques instants : « Je n'y connais rien, je sais pas »
Le premier mouvement est de penser que non, ce n'est pas de l'art mais puisque la société dit que oui, le doute s'installe aussitôt. Tout concourt à ce que le doute s'installe, la télévision qui est en tant que superstructure de référence commune est une des suites de l'art officiel, notamment la publicité de par son esthétique froide et minimaliste. Les historiens dit d'art, qui sont des historiens des ruptures manifestes, bien plus que des tableaux eux-mêmes parachèvent l’œuvre de persuasion. La vraie histoire est celle des tableaux dans leur matérialité et des courants dont devraient être conservées les formes les plus abouties.
De ce fait la personne a intériorisé un sentiment d'infériorité sans s'en rendre compte, elle se sent « has been » bien que cultivée. Cela d'autant qu'il est plus confortable de se dire que c'est soi qui a un léger problème finalement restreint à la question de l'art actuel plutôt que la société dans son ensemble, idée insoutenable. C'est typiquement un processus de domination selon la définition de la « violence symbolique » de Pierre Bourdieu.
Il n'en reste pas moins que chacun est libre, en retirant « monochrome » et « Klein » de la proposition, de penser qu'un panneau monocolore bleu est de l'art en soi et non officiellement de l'art, bleu aussi « vibrant » que possible si l'on veut. C'est aussi l'opportunité de méditer sur le double sens de « en soi ».
Conclusion. Le mépris de classe oligarchique.
L'art autoproclamé contemporain est bien du mépris de classe d'un nouveau genre, pire que tout ce qu’on a connu, comme on a tous les leviers, on est les maître de la valeur et on peut transformer de la m… d'artiste en or (cf. Piero Manzoni) et réciproquement de l'or d'artiste en m… évidemment le mépris de classe est un accessoire indispensable vis à vis de ceux qui ne sont plus des artistes du seul fait du prince, c'est plus qu'un accessoire, c'est une clef de voûte de ce drôle de jeu de rôle, tout se passe dans cette surface transactionnelle (cf. analyse transactionnelle), pour que le non-art soit l'art, il faut que l'art soit le non-art.
Le « prince » est aujourd'hui un commerçant, l'art officiel est donc à son image et sert ses intérêts, il imprime sa marque, il a aujourd'hui les moyens pour se payer l'art (médias, salles de ventes, influenceurs subventionnés ou en espérance de subventions, etc.) C'est psychologiquement et socialement logique, c’est psychosociologique.
BURANDELO
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