ARTICLE DE YVES MICHAUD SUR SON BLOG A PROPOS DE LA CRITIQUE D'ART
Etatisation de la critique d’art au pays de l’ultra-libéralisme…
La culture en France vit en principe sous un régime libéral – mais une nuée d’organismes étatiques et para-étatiques fait ruisseler l’action culturelle de l’Etat jusque dans les chaumières.
L’Institut français, qui succèda en 2011 à CulturesFrance (qui lui-même succédait à l’Association française d’action artistique dite AFAA) est ainsi un opérateur chargé de promouvoir la culture française sous la tutelle du ministère des affaires étrangères et du ministère de la culture.
Beaucoup d’autres organismes dépendent pour tout ou partie de leur financement des fonds d’Etat – par exemple les Archives de la critique d’art, sises à Rennes.
Des « dispositifs », c’est-à-dire des programmes d’action définis et financés par l’Etat sont sous-traités à ces organismes.
Un curieux dispositif dit « Traverses », confié aux bons soins de l’Institut français et des Archives de la critique d’art, a pour objet de « soutenir la production, la publication et la diffusion d’un essai critique portant sur une actualité internationale dans le domaine de l’art contemporain ».
On sait que le Ministère de la culture finance déjà en partie la création contemporaine à travers des dispositifs comme le FNAC (Fonds national d’art contemporain), les fameux FRAC (Fonds régionaux d’art contemporain), ou les commandes publiques. Il complète désormais cette action d’une autre tournée vers la critique.
Le paradoxe d’une « incitation à la création » se double donc ici du non-sens patent d’une gouvernance de la critique.
Le détail de la proposition montre en effet qu’ il s’agit bien de gouverner la critique sous prétexte de l’inciter.
Traverses s’adresse, je cite, « à de jeune autrices et auteurs vivant en France depuis au moins cinq ans et jouissant d’une première reconnaissance professionnelle ». Exit donc tous quarantenaires et au delà, au nom d’une discrimination par l’âge probablement illégale. On pourrait admettre à la rigueur que les « critiques consacrés » fussent écartés, mais qui dit qu’il n’y a pas des critiques moins jeunes qui auraient quelque chose d’intéressant à dire, ne serait-ce que parce qu’ils voient les choses d’un autre temps?
La gouvernance s’étend, de manière plus pernicieuse et très catégorique, à l’orientation théorique puisque « le projet devra prendre appui sur l’actualité de la pensée critique et des débats théoriques ». Avec de telles conditions, Mirbeau et Fénéon, qui furent les critiques novateurs de la fin du XIXème siècle, ou Appolinaire pour le début du XXème, auraient été exclus d’emblée vu l’état (comateux) « de la pensée critique et des débats théoriques » de leur temps. Est-on si certain que les débats théoriques actuels soient moins comateux?
Enfin, le contrôle sur le contenu de la critique est garanti par la définition des manifestations qui doivent être couvertes (des « manifestations majeures de la scène artistique contemporaine à l’étranger »). Tout ce qui est important est à chercher, évidemment, à l’étranger – éternel complexe du colonisé se prosternant devant les visiteurs débarqués du cargo avec leur verroterie pour alimenter son Cargo cult.
L’évaluation des candidatures est confiée à « un jury de professionnels du monde de l’art désigné à cette fin » qui évaluera les candidats sur leur CV et leur projet. On n’en saura pas plus sur ce jury cagoulé. Pas une feuille à papier de cigarette pour laisser la moindre possibilité d’écart par rapport aux normes du « monde de l’art contemporain » s’auto-gouvernant et s’auto-validant.
Voudrait-on des preuves du caractère de prophétie auto-réalisatrice du dispositif? Il suffit de parcourir les sujets retenus depuis 2016: la scène africaine des femmes artistes, l’art japonais après Fukushima, le design sous le soleil californien, les plasticiens du bled algérien, la ruralité par temps de crise, l’abstraction arabe entre Doha et Ithaca, bref un mélange de féminisme, de décolonialisme, d’écologie, de nature, d’arabisme avec une dose de naturisme californien.
Comme dans un bon vieux pays soviétique mais à travers les voies du néo-libéralisme, on fabrique la critique d’art qui convient à un art contemporain lui aussi fabriqué.
« On » qui?
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